FRONTERA. 2010 - Anabell Guerrero
     
FRONTERA. 2010
FRONTERA.
Véronique Donnat


F R O N T E R A

A deux heures de l’après-midi,
ils franchirent le sommet de la dernière colline
et l’horizon s’ouvrit sur une plaine fulgurante…

Gabriel García Márquez, Le Général dans son labyrinthe

A quoi ressemble une frontière ?

Un mont derrière un mont. Arrête. Col. Rivière. Mur. Segment de route. Rideau d’arbres. Plein champs. Cicatrice. Lèvre.
La frontière, d’un bord à l’autre, est à la fois cette blessure dans la terre, et la promesse d’un abri. Même invisible, la frontière porte un nom-majuscule. C’est un topos, à double sens : un vrai lieu, nommé, et un lieu commun. Aux confins du Venezuela et de la Colombie, la ville-frontière d’Anabell Guerrero porte le nom de Saint Antoine. San Antonio del Táchira. Elle est loin d’être tranquille.

Ciudad herida.
Dans l’Etat de Táchira, à l’occasion d’un parcours photographique sur les pas du Libertador Simón Bólivar, Anabell Guerrero a voulu voir la frontière. L’identifier, la matérialiser, la toucher, poser un doigt dessus, s’y mesurer. San Antonio, Cúcuta, La Grita… Ici, la frontière se traduit par un torrent, un río de montagne en contreplongée. Très simplement, c’est un gué, et très ordinairement c’est le passage fréquenté de la contrebande et des trafics en tous genres. Deux hommes traversent l’image. Le río prend une forme narrative. C’est une fiction horizontale, un film, et la marque d’une conscience commune. Dans une zone particulièrement dangereuse et sensible, l’artiste s’offre le luxe de braver l’interdit, et de se payer un caprice, après tout assez trivial : pour une fois, elle photographie une frontière, à découvert. Ce sera le cliché du bas, de la limite en creux, inférieure.

Par contraste, émergent alors chez Anabell Guerrero des figures érectiles, totémiques et massives, voire bibliques. Ce sont les retables de la montagne. Un homme, une femme, de face. A la présence trouble et insécure des passeurs, se substituent des visages géants, frontaux. Les monts les coiffent et les subliment. Il n’est plus vraiment question de narration, mais d’un manifeste de la verticalité, de la hauteur au sens noble. Ces beaux visages affirment la maîtrise des sols et des ressources, la fierté de vivre avec et dans la frontière. Ils offrent à notre regard une hyper présence franche et nue, une plénitude. Aux flancs des montagnes, les champs sont travaillés, fauchés, glanés à la main. On imagine ainsi que les haciendas de la Grita appartiennent à un ordre ancien que n’aurait pas désavoué le sans frontiériste Bólivar.

Par contraste avec l’intranquillité réelle le long de la rivière, ou contre la laideur non moins réelle de la ville frontalière, cité blessée, de San Antonio, Frontera expose une sorte d’utopie de la frontière, assumée, peut-être généreuse. C’est une promesse d’humanité et de simplicité, c’est un accueil. Loin de Sangatte et des polyptyques de l’exil qui fondent son parcours d’artiste et de femme d’engagement, ici, dans les terres hautes de son Venezuela natal, Anabell Guerrero construit avec Frontera une nouvelle relation au paysage. Elle rend hommage aux maîtres anciens, aux impressionnistes, le Monet des Coquelicots, le Millet des Glaneuses… Elle y caresse la géographie paradoxale du monde, ses paradis perdus. Elle s’y fabrique sans doute aussi une éthique du refuge, un refuge andin du beau et du plein.

Véronique DONNAT, juin 2012.





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