TOTEMS, À LA FRONTIÈRE. 2001 - Anabell Guerrero
     
TOTEMS, À LA FRONTIÈRE. 2001
Totems, à la frontière.
Cecira Armitano
Le caractère dense et les multiples implications de l’œuvre photographique de Anabell Guerrero défie les interprétations simplistes et réductrices. Son approche est analytique, spéculative et traditionnelle, dans la mesure où elle se construit sur le respect et la pleine compréhension du médium photographique, qui, stimulant, impose aussi discipline et méthode. C’est ainsi qu’elle a structuré sa réflexion photographique autour de projets tel que, le corps, travaillé par le biais de la transparence et de déformations, le paysage intérieur, dans Ultimes Limbes (1992) ; l’exil, les déplacés dans
« Les Réfugiés » (1997) « Sangatte » (2002).
C’est à partir d’un travail intitulé « Introuvable Amérique » commandé par Le Monde en 1992 qu’elle développe postérieurement le thème sur l’île de Margarita et le long de la côté vénézuélienne en photographiant ses gens, sa géographie corporelle et des instants de vie. Cette démarche aboutit avec le travail «Tropique –Tropisme » (1994). C’est avec cette même sereine obstination, qu’elle réalise à la frontière du Venezuela et de la Colombie la série « Totems, a la frontière » (2000). Avec ce travail elle ouvre des perspectives qui renouvellent ses propositions sur l’exil, les réfugiés, la vie des ces êtres, entre deux mondes, à la frontière.

La Guajira un monde à la frontière
La notion de frontière implique généralement, une pluralité des figures, l’affrontement, un lieu de passage et de division. Dans le cas de la Guajira, c’est un lieu de résistance sillonnée d’une ligne de démarcation qui ne divise pas mais plutôt permet simultanément le passage et l’intégration. Les Guajiros sont un peuple qui vit et qui élève sa souveraineté sur la dialectique de la limite et du partage, de la fragmentation à l’intérieur d’un territoire fait de tensions et de résistances.
Le travail photographique de Anabell Guerrero interroge ce peuple, et surtout ses femmes, et construit, d’un point de vue poétique, l’image qui sera le médium d’un témoignage qui d’autre point de vue serait impossible
Elle évite la dénonciation facile et directe, en nous présentant un document clair, soigneusement élaboré qui est capable d’induire une nouvelle lecture d’un monde oublié : ni célébration, ni reportage, étranger à l’inévitable interprétation narrative, sans mentir, sans evidenciar lo obvio sans topiques il s’agit plutôt de convocation et présence.

Totems
Les images photographiques de Totems s’érigent monumentales, nobles et sobres comme les femmes wayù, verticales, solitaires dans un paysage aride et inaccessible .Etres captés dans leur atemporalité, se sont elles qui assurent la survie, se sont les détentrices de l’héritage et de la tradition de l’ethnie Guajira, unes des plus importantes d’Amérique du Sud.
Le caractère frontal de ces images, l’étroitesse de la superficie qui les contienne, l’organisation des lignes de tension produisent un drame à l’intérieur de la photographie Elles dialoguent avec la sculpture par leur aspect massif et étiré qui déborde le champ visuel, de même avec la peinture par l’équilibre des proportion et le registre des tonalités grises.
Les cadrages serrés produisent une rupture de nos habitudes perceptives, fracturent la verticalité, annulent la perspective. Ce procédé en recoupant et en réorganisant la réalité tend à la rendre démesurée. Emergent alors, énormes et étirés, des premiers plans, des fragments de peau ou d’habits. Le regard du spectateur s’efforcera, avec un grand plaisir visuel, de scruter les détails et de rechercher dans les plis des robes des bribes de l’histoire d’une vie.
Le grand format des oeuvres submerge le spectateur à l’intérieur même de l’énigme du sujet et remet en question non seulement son regard mais aussi son corps ,il tombe alors dans l’informe. C’est ce que Rosalyin Kraus appelait l’invasion de l’espace. Nous nous trouvons face à une représentation de la réalité autonome, isolée du continuum de la totalité, une réalité qui se permet d’échapper de toute cohérence narrative ou descriptive ;ce qui s’impose c’est un fonctionnement propre à l’image photographique.


Absorption et distanciation
Anabell s’investit avec les images qu’elle produit et, dans un jeu de tension, s’éloigne d’elles.
Entre intimité et objectivité, s’opère un phénomène d’absorption et de distanciation qui instaure des relations entre la phase mentale et la phase matérielle, nous faisant ainsi effleurer une contradiction propre à la photographie: lancer la trace d’un événement, qui est toujours histoire, au moment qu’elle nous situe sans cesser dans notre présent distant de ce qui est photographié. Eloignement salutaire qui permet de délester le discours de l’image de tentations descriptives ou narratives.

Dans ce cas, les images nous apparaissent comme le témoignage d’un état des choses extrêmement dense qui est à la fois le reflet d’un état mental et affectif de celui qui photographie, dont l’ oeil sélectionne, décide ce qui seras visible et ce qui ne le seras pas .
Cet acte n’est ni fortuit, ni vide, en lui se rejoignent une série de paramètres-la manière de soutenir l’appareil photographique, de se mouvoir, la conscience de la composition et la mesure de l’espace, l’intensité et la vitesse de la lumière –qui indiquent la présence d’un « regard pensif »(2) la présence d’une pensée inconsciente qui ordonne et prédétermine la relation avec la réalité .Ce serait pêcher par inattention que d’ ignorer l’émergence de la sensation que produisent ces images par le biais de leur aspect matériel et technique sans arriver à banaliser pour autant la capacité de dialectisation avec laquelle elles doivent se comprendre : n’oublions pas qu’ elles sont l’instrument de l’expression créative du photographe.
La force de ce travail réside , en grande partie , dans sa capacité à faire percevoir , à l’intérieur d’une construction raffinée de l’image , la puissance de ces denses énergies , De réussir le transfert vers ces représentations de l’aptitude de sentir et de penser comme si elles se convertissaient en esprit, au moment ou il échappe au caractère individuel du portrait. Ce sont des icônes, des espèces de mémoriels à l’ethnie wayu.

Cecira Armitano
Membre AICA (France)
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