L'INTOUCHABLE. 2002 - Anabell Guerrero
        
L'INTOUCHABLE. 2002
L’INTOUCHABLE
Christian Salmon

On sait que les arts visuels ont une visée commune qui est de rendre visible ce qui est invisible, ou plus exactement de déplacer sans cesse la ligne de partage entre le visible et l’invisible, et de conquérir de nouveaux pans de visibilité, mais qu’en est-il de l’intouchable ?

Que la photographie soit obsédée par le toucher, à la manière de l’aveugle, qui « voit des mains » selon Descartes, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Descartes pour le savoir, tant le vocabulaire de la photographie l’avoue : de la prise de vue qualifiée de contact, aux planches de même nom, et jusqu’aux techniques de photogramme qui supprimant la médiation de l’objectif, mettent en contact direct l’objet et le papier sensible et font fusionner le voir et le toucher, repoussant ainsi les limites de l’intouchable.

En intitulant le travail qui est présenté dans cette exposition, de cette manière silencieuse et déroutante, l’Intouchable, Guerrero nous invite à partager l’énigme qui hante toutes ces photographies. Qu’en est-il de l’intouchable ?

Est intouchable non seulement l’interdit ou le tabou, ce qu’on ne doit pas toucher, mais aussi l'intangible, l’invulnérable, ce qui est hors de portée ou d’atteinte, dans un abri inviolable, inexpugnable, ce qu’on ne peut pas toucher ... Mais il y a aussi de l’ineffable dans l’intouchable : l’intangible, l’inaccessible, l’insaisissable, l’éperdu ...Est intouchable ce qui est saint, sacré, séparé du « commun » et élevé à une dignité divine ... mais aussi ce qui est banni, frappé d’ostracisme ou d’anathème. L’intouchable, c’est le Très-Haut et le Mal, le Sacré et l’impur. Le corps du Christ est intouchable tout comme celui du lépreux, du pestiféré. A l’origine de l’intouchabilité en Inde se trouvent suivant des métiers en contacts avec la mort, la viande, les déchets considérés comme impurs : bouchers, éboueurs, balayeurs, vidangeurs, cordonniers, tanneurs. Dans l’Inde du Nord, les « camâr » ou gens du cuir et dans le pays tamoul les parias ou « ceux du tambour », sont considérés comme impurs. Intouchables parce qu’ils touchent à la peau des animaux morts.

Dans l’Intouchable, se noue la rencontre entre la mort et le toucher, le corps et l’au-delà. Je ne saurais toucher la mort, comme je ne peux voir la mort. L’Intouchable commence au seuil de l’invisible. L’Intouchable, c’est ce que je ne peux pas toucher sans risquer de le faire disparaître : tout ce qui est sans vie, qui s’effrite ou s’effeuille, s’efface, se dissout, se défait au toucher... Tout ce qui peut s’écailler, se désosser, se démeubler, se désagréger ... Tout ce qui, au moindre contact, tombe en poussière. Impact du toucher.

L’Intouchable, Anabell Guerrero ne le montre donc pas, pas plus qu’elle ne le touche... Avec un infini tact, elle s’en approche et le cerne au plus près, aux confins du voir et du toucher. Son sujet : deuil d’oiseau, linceuls de fleurs, corps intouchables...

Qui ne se souvient enfant d’avoir tenu au creux de sa main un de ces moineaux tombés du nid ou observé à distance le corps désarticulé d’un perdreau dans un fourré, fauché en plein vol par un chasseur, avec un sentiment où se mêlait compassion et dégoût : ce que vous touchez, l’oiseau mort, est intouchable. Le vol de l’oiseau lui reste hors de portée... Comment caresser un battement d’ailes ?

L’Intouchable est un trouble. Il devient visible dans les photographies d’Anabell Guerrero : ici, un poitrail d’oiseau où le coeur a cessé de battre, tissé de plumes noires et blanches, devenu à lui-même son propre linceul, là des griffes qui cherchent dans un dernier effort à étreindre, à toucher : quoi ? le vide ... et jusqu’à ce portrait d’oiseau, avec son bec disjoint et sa paupière close, simple tâche de blanc sur le plumage noir, comme une broderie ou une bouture, à même la peau. La vie, la vue qui s’est retirée, ne laissant qu’un stigmate, la cicatrice du voyant. Enfin viennent les fleurs saisies à leur déclin, chronogrammes d’images en mouvement, rituel (au ralenti) d’une fleur qui se fane et s’endort, intouchable, dans ses draps de pétales, ou ces photogrammes, obtenus à l’aveugle par contact sur le papier sensible, faisant suaire, couchés, enveloppés ( et non plus développés ) dans le papier-linceul, fleurs-sépulcre.

Toucher l’invisible. Voir l’intouchable. Tout l’art d’Anabell Guerrero est dans cette tension et dans ce dénouement.

Fleurs qui s’entassent sur les linceuls,

Oiseaux qui se posent sur les tombes...



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